Le vélo électrique a grincé dans le garage, rue de Strasbourg, à Nantes, quand j’ai refermé la porte juste avant La Cigale. Ce matin gris, la pluie collait au blouson, et je pensais surtout à mes 8 km jusqu’au bureau sans être trempé. Le cadre neuf, payé 2 180 euros, pesait déjà dans les mains. Dans la côte, j’ai senti le moteur aider, puis se couper net à 25 km/h. J’ai compris, un peu trop vite, que le trajet allait m’apprendre autre chose que le confort.
Je ne suis pas un cycliste aguerri, juste un papa pressé avec un budget serré
Je ne roule pas comme un sportif du dimanche qui compte ses sorties. J’ai 42 ans, je travaille presque tout le temps derrière un bureau, et mes trajets font 8 km aller. Avec ma compagne et nos deux enfants, le matin laisse peu de place aux hésitations. Entre le cartable, le casque et le manteau mouillé, je voulais arrêter d’arriver au bureau avec le dos humide. Le budget comptait aussi. Je m’étais fixé une enveloppe entre 2 000 et 2 500 euros, pas davantage.
J’ai sauté le pas parce que la voiture me servait trop pour des distances ridicules. Sur certains matins, je tournais en rond dans la rue avant d’aller poser les enfants, puis je reprenais la route avec déjà une pointe de fatigue. Le vélo classique me tentait, mais je savais que je finirais à inventer des excuses les jours de vent de face. Là, je voulais surtout un trajet qui tienne quand il pleut finement et que la côte me coupe les jambes avant 8 h 30.
Avant l’achat, j’étais sûr de moi sur un point précis. Je croyais qu’un moteur allait tout faire à ma place. J’avais lu des avis en diagonale, vu des discussions sur l’assistance et sur l’autonomie, puis je suis parti acheter la machine comme si la suite serait automatique. En pratique, je me suis retrouvé avec un vélo qui demandait déjà un peu de méthode. Le mythe du bouton magique a duré exactement le temps de la première montée.
Les premières semaines, entre surprises techniques et erreurs de débutant
La première sortie m’a frappé dès la porte du garage. Le vélo pèse près de 24 kilos, et ça se sent dès qu’je dois le tourner à la main. Dans le local étroit, le guidon a accroché le montant de la porte une fois, puis une seconde quand j’ai voulu le ranger vite. Je me suis senti gauche, presque maladroit, comme avec une machine qui refuse d’être traitée comme un vélo ordinaire. En côte lente, j’entendais aussi un petit ronronnement, à peine audible dans la rue, mais très net près d’un mur.
Le démarrage m’a aussi surpris. Avec le capteur de pédalage, il y a ce petit délai, un quart de tour, par moments un peu plus, avant que l’assistance ne vienne. Au début, j’appuyais un peu fort d’un coup, et le vélo répondait après moi. Puis le moteur arrivait d’un bloc, juste quand j’avais déjà lancé la machine. Dans la circulation, ce temps mort m’a agacé trois matins de suite. Aux feux, j’avais l’impression que le vélo me regardait réfléchir avant de partir.
Ma première vraie erreur a été de rester en gros braquet comme sur mon ancien vélo. Je voulais aller vite, j’écrasais un peu les pédales, et l’assistance paraissait moins naturelle. Mes genoux n’aimaient pas ça. Au bout de 10 km, j’avais l’impression de forcer pour rien, alors que j’étais persuadé de gagner du temps. La batterie, elle, chutait plus vite que prévu. Un matin de pluie froide, après six démarrages et arrêts, la jauge avait déjà perdu la moitié de ses barres avant la mi-parcours.
J’ai aussi commis le genre d’oubli qui pique. Trois soirs de suite, je n’ai pas branché la batterie, parce que je rentrais tard et que je pensais faire ça après. Le lendemain, je suis rentré au mode éco avec une batterie trop basse, et la dernière portion ressemblait à un vélo de 20 kilos sans âme. C’était terrible. Vraiment pas terrible. Ce n’était pas la pluie qui m’a gâché la sortie, c’était ma négligence.
Le plus trompeur, c’est le mode turbo. Je l’ai testé dès le premier jour, avec cette petite satisfaction bête de sentir la machine pousser fort. J’ai été convaincu pendant cinq minutes, puis j’ai vu la batterie fondre à vue d’œil. Sur le trajet du retour, je me suis retrouvé à pédaler presque seul, avec une aide réduite et un vélo qui semblait plus lourd à chaque relance. J’ai fini par comprendre, un peu tard, que le confort immédiat me coûtait le reste de la journée.
Il y a eu aussi le détail que je n’avais pas prévu, la pression des pneus. J’ai roulé une semaine sans vérifier, et le vélo devenait mou à chaque relance. La direction paraissait plus lourde, comme si la roue avant s’enfonçait dans le bitume. Après un gonflage sérieux à la pompe, j’ai senti la différence tout de suite. Pas besoin d’un grand discours. Le vélo glissait mieux, et la jauge descendait moins vite.
Le jour où j’ai vraiment compris que ça ne marchait pas sans maîtriser les vitesses
C’était un mardi de novembre, avec une pluie fine qui collait aux lunettes. Je remontais la côte de la rue des Carmélites, et j’étais déjà trop tard pour changer de rapport. L’assistance poussait, mais mes jambes tournaient mal. J’ai posé le pied au bas du trottoir, sous un arbre qui gouttait encore. Là, j’ai vu mon erreur. Je m’étais contenté d’appuyer plus fort, au lieu de préparer la montée.
J’ai rétrogradé avant de repartir, pas pendant la côte. Le changement a été net. La cadence est devenue plus ronde, le moteur a cessé de tirer contre moi, et le vélo a retrouvé quelque chose de fluide. J’ai compris que le bon braquet comptait autant que l’assistance. En montant ainsi, je gardais les jambes souples et le moteur travaillait dans une plage plus naturelle. Le bruit restait là, un petit souffle mécanique, mais il ne m’agaçait plus.
Après cette matinée, j’ai changé ma façon de rouler. Je gardais le mode éco sur le plat, et je passais à l’intermédiaire avant les faux plats. Sur les départs au feu, je ne cherchais plus à relancer comme sur une moto, ce qui est absurde dit comme ça, mais je l’ai vraiment fait les premiers jours. La différence physique était claire. J’arrivais au bureau moins chargé dans les épaules, et je n’avais plus cette sensation de cuisses en feu dès 9 heures.
Au fil du temps, ce que je sais maintenant et que j’ignorais au départ
Aujourd’hui, le geste est devenu presque automatique. Je branche la batterie en rentrant, je jette un œil à la jauge, puis je repars le lendemain sans surprise. Je ne cherche plus la puissance maximale à chaque sortie. Sur un trajet de 8 km, le mode intermédiaire suffit presque tout le temps, et l’autonomie tient mieux sur la semaine. C’est là que j’ai fini par aimer ce vélo, non pas comme une triche, mais comme un outil qui enlève la corvée du matin.
Le revers existe toujours. Dans les escaliers du sous-sol, le poids me rappelle sa présence. Pour passer deux marches serrées, je dois me placer de travers, saisir le tube diagonal et lever l’arrière d’un coup sec. Avec les mains mouillées, ce n’est jamais agréable. J’ai aussi payé ma négligence côté entretien. Une chaîne laissée trop sèche a fini par claquer sous assistance, et le premier passage à l’atelier m’a coûté 47 euros pour remettre la transmission d’aplomb et reprendre les réglages.
Je ne referais pas l’erreur du mode turbo permanent. Je ne referais pas non plus le coup des pneus sous-gonflés. En revanche, je reprendrais la même idée si je devais refaire un achat pour mon usage. Pour quelqu’un qui accepte de charger le soir, de rouler en braquet souple et de porter un vélo lourd quand il le faut, le passage à l’électrique garde du sens. Pour un sportif pur qui cherche du vide sous les jambes, je ne suis pas certain que le plaisir reste le même.
J’ai regardé d’autres pistes, bien sûr. Le vélo classique aurait gardé son charme, mais il aurait rallongé mes matins de mauvaise humeur. La trottinette électrique ne me donnait pas la même stabilité avec un sac et un enfant à récupérer après l’école. Les transports en commun, eux, restaient trop irréguliers pour ce bout de trajet avec ses côtes et ses arrêts. J’ai appris une chose simple : je garde ce qui me fait sortir plus facilement, pas ce qui me fait rêver sur le papier.
Quand je remonte la rue de Strasbourg après un détour par La Cigale, je sens encore le poids du vélo dans la main, mais il ne me fatigue plus autant qu’au début. Je suis rentré de cette expérience avec une idée plus simple du confort. Le vélo électrique ne m’a pas enlevé le trajet. Il m’a surtout enlevé la corvée. Et, pour quelqu’un qui accepte ce compromis, je crois que c’est là que tout change.



